Quand la machine crée, où commence l’art ?

Marie Dernoncourt · 2026


ART ET PENSÉE


Cette réflexion existe également en anglais. Lire la version anglaise.


Une intelligence artificielle peut aujourd’hui produire en quelques secondes une image capable de nous arrêter. Dans un monde où les images affluent sans cesse, cette vitesse m’intrigue autant qu’elle m’inquiète.


Elle peut composer une musique mélancolique sans avoir connu la tristesse, produire une image bouleversante sans que nous puissions établir qu’elle éprouve ce qu’elle suscite.


L’émotion du spectateur est pourtant réelle ; elle ne prouve rien de celle de la machine.


La tentation serait alors de tracer immédiatement une frontière : puisqu’elle ne ressentirait pas ce qu’elle produit, ce ne serait pas véritablement de l’art.


Mais cette frontière résiste mal.


Un compositeur n’a pas besoin d’être triste pour écrire une musique triste. Un peintre peut travailler sur la solitude sans être seul.


L’artiste humain, lui, crée depuis une histoire vécue. Ses émotions appartiennent à une mémoire, parfois à un corps qui en conserve la trace, même lorsqu’il ne les éprouve pas au moment de créer.


Est-ce indispensable pour faire de l’art ?


Nous ne l’avons pas établi.


Dans mon atelier, je travaille presque à rebours de ce flot d’images : une matière, quelques cubes, des lignes de passage ou de tension. Je retire pour laisser respirer le regard, pour faire taire un peu le bruit du monde. Cette lenteur dit d’où je parle ; elle ne prouve pas, à elle seule, ce qui fait l’art.


L’intention et l’autonomie


Peut-être faut-il alors chercher du côté de l’intention.


L’artiste regarde, hésite, élimine, recommence. Il peut accueillir un accident ou découvrir en cours de travail ce qu’il n’avait pas prévu.


Une intelligence artificielle peut elle aussi, lorsqu’elle en reçoit la consigne, explorer plusieurs possibilités, les comparer, les évaluer selon certains critères et poursuivre un objectif sans qu’un humain lui indique chacune des étapes.


En 2026, Google DeepMind a évalué de manière semi-autonome son agent Aletheia sur 700 problèmes ouverts liés aux conjectures d’Erdős. Quatre ont reçu des solutions produites de manière autonome.


Ces résultats ne démontrent ni conscience ni intention propre.


Ils montrent toutefois qu’un humain n’a pas besoin de dicter chaque étape.


L’autonomie dans la résolution ne signifie pas l’autonomie dans l’intention.


Créer n’a jamais signifié seulement fabriquer


Depuis le XXᵉ siècle, les collages de Picasso et Braque, les choix de Duchamp et l’œuvre conceptuelle de Kosuth ont déplacé la frontière entre fabriquer, sélectionner et concevoir.


One and Three Chairs, réalisé par Joseph Kosuth en 1965, en offre un exemple particulièrement clair : l’installation réunit une chaise, une photographie de cette chaise et une définition tirée du dictionnaire. Le geste de l’artiste tient notamment au choix et à l’agencement de ces éléments.


Nous ne pouvons donc pas écarter une production issue d’une IA pour la seule raison qu’un humain ne l’a pas fabriquée de ses mains.


Cela ne signifie pas que l’IA soit devenue artiste.


Ni l’humain ni la machine ne partent d’une page blanche


Les modèles génératifs apprennent des relations à partir d’ensembles de données comprenant, selon les systèmes, textes, images et autres productions humaines.


L’artiste humain hérite lui aussi de formes et d’une culture, mais les transforme dans une existence corporelle et biographique.


Dire que l’humain crée et que la machine recombine serait trop simple.


Leurs apprentissages ne sont pourtant pas équivalents.


Et puis vient le spectateur


Imaginons une image qui nous arrête. Nous apprenons ensuite qu’elle a été générée par une IA. Son apparence n’a pas changé ; notre jugement, peut-être.


Une étude de 2023 a présenté aléatoirement des peintures générées par IA comme venant d’un humain ou d’une IA. Celles présentées comme humaines ont reçu en moyenne de meilleures évaluations ; l’histoire prêtée à l’œuvre et l’effort supposé comptaient aussi dans le jugement.


Cette expérience ne parle pas pour tous les spectateurs ; elle montre que ce que nous croyons savoir de l’origine d’une image peut peser sur notre jugement.


Lorsqu’une image qui m’a émue vient d’une IA, qu’est-ce qui change vraiment ?


L’émotion demeure. C’est l’histoire que je croyais lire en elle qui change.


L’émotion ne suffit pourtant pas à faire œuvre. Un paysage ou une lumière dans la nature peuvent nous émouvoir profondément sans constituer pour autant une œuvre d’art.


L’expérience esthétique et le statut artistique ne se confondent pas.


Ce que la signature raconte


Je ne redoute pas l’outil en soi : choisir, reprendre et mettre en scène des images produites par IA peut constituer un travail d’artiste. Ce qui me trouble, c’est de présenter une image largement générée comme le fruit exclusif de son travail. Alors la signature masque une part décisive de sa fabrication.


Je crains que la profusion d’images ne gagne demain les galeries sans que leur genèse soit dite. Je ne sais pas si cela deviendra la règle. Le spectateur doit pouvoir distinguer les choix humains, la part générée et le travail mené entre les deux.


L’objet, l’œuvre, l’artiste


Peut-être avons-nous posé une seule question là où il fallait en poser trois :


Une IA peut-elle produire un objet possédant une valeur esthétique ?


Cet objet peut-il devenir une œuvre d’art ?


L’IA qui l’a produit peut-elle, pour autant, être appelée artiste ?


Ces trois questions n’exigent peut-être pas la même réponse.


Une IA peut produire, comparer, sélectionner et poursuivre certains objectifs. Mais capacité, conscience, expérience subjective, volonté et intention ne sont pas synonymes.


En 2026, le philosophe Tom McClelland soutient que la conscience n’est pas nécessaire à toute créativité, mais pourrait l’être pour une créativité visant des fins proprement esthétiques. C’est une proposition philosophique, pas un fait établi. La question de la conscience artificielle demeure ouverte.


Nous devons donc rester prudents avant d’attribuer aux systèmes actuels une expérience subjective comparable à celle de l’être humain.


Mais constater cette différence ne démontre pas encore qu’elle constitue une condition nécessaire pour être artiste.


Le corps et le geste


Dans mes toiles, je déplace un cube, je reprends une ligne de passage, j’attends que la matière réponde. Parfois, retirer permet enfin au regard de respirer.


Ce travail engage le corps, l’attente et parfois l’accident : penser et faire ne sont pas toujours séparables.


Mais le geste manuel ne définit pas à lui seul l’artiste. La photographie, l’art conceptuel, la délégation ou la création numérique suffisent à fragiliser ce critère.


Imaginons demain une machine munie d’un corps robotique, capable de manier un pinceau et de répondre à la résistance de la toile. Elle accomplirait un geste. L’éprouverait-elle ?


Retournons nos critères vers l’humain


Nous demandons à la machine : ressens-tu ? Comprends-tu ? As-tu une intention, une intuition, une expérience vécue ? Appliquons les mêmes exigences à l’humain.


L’artiste ne comprend pas toujours entièrement ce qu’il crée. Il peut accueillir l’accident, déléguer une partie de la fabrication, transformer ce qu’il a hérité et provoquer une émotion qu’il n’avait pas prévue.


Même l’intuition doit être maniée avec prudence : elle ne peut devenir le mot mystérieux auquel nous recourons dès que nous ne savons plus expliquer la création humaine.


Il demeure pourtant une différence majeure : l’être humain possède une expérience subjective, corporelle et biographique du monde que nous ne pouvons actuellement attribuer de la même manière aux systèmes d’IA.


Une différence réelle n’est pas nécessairement une définition de l’artiste.


Et si la création était parfois distribuée ?


Qui crée : l’humain ou la machine ? Certaines pratiques compliquent cette opposition.


Une personne définit une direction, l’IA génère ; la personne choisit, reprend et décide ce qu’elle montre. Certaines de ces opérations peuvent aussi être automatisées.


La création peut alors devenir un processus distribué entre intentions humaines, systèmes techniques, choix successifs et contexte.


Cela ne signifie pas que cet ensemble constitue automatiquement un nouvel « artiste collectif ».


Où se situe le geste artistique lorsque la création est distribuée ?


Révélateur et expérience-limite


Émotion. Intention. Corps. Geste. Expérience vécue.


Chaque fois que nous cherchons une frontière définitive, nous retrouvons des caractéristiques profondément humaines. Peut-être sont-elles nécessaires à l’art ; peut-être les lui associons-nous parce que, jusqu’ici, tous les artistes connus étaient humains. Nous n’avons démontré ni l’un ni l’autre.


L’IA est un révélateur : elle met au jour ce que nous supposons lorsque nous disons créer, choisir, comprendre ou être artiste.


Elle est aussi une expérience-limite : elle pousse ces critères à leurs frontières et nous oblige à examiner lesquels résistent.


Elle ne nous oblige pas à l’appeler artiste.


Elle ne nous autorise pas davantage à décider aujourd’hui de ce qu’elle ne pourra jamais devenir.


Une frontière encore ouverte


Produire quelque chose qui possède une valeur esthétique n’est peut-être pas la même chose que produire une œuvre d’art. Produire une œuvre d’art n’est peut-être pas encore être artiste.


Ces différences sont parfois profondes. Pourtant, une différence entre l’humain et la machine ne suffit pas à définir l’art.


L’inverse serait tout aussi imprudent : les capacités croissantes des systèmes artificiels ne démontrent ni expérience subjective, ni volonté propre, ni statut d’artiste.


Alors la frontière reste ouverte.


Non comme une défaite de la pensée, mais comme son point de départ.


Je ne détiens pas la réponse. Je veux préserver le temps de regarder, la sincérité de ce qui est montré et la place laissée au silence.


L’intelligence artificielle ne nous dit peut-être pas encore ce qu’est un artiste artificiel.


Elle nous oblige à regarder de nouveau ce que nous pensions savoir de l’artiste humain.


Et peut-être est-ce là que commence véritablement la question.


Sources et travaux consultés


Pour prolonger cette réflexion :


Tom McClelland, Does artificial creativity require artificial consciousness?, AI & Society, 2026.


Alice C. Helliwell, Can AI Create with Flair? Artistic Creativity and Artificial Intelligence, The British Journal of Aesthetics, 2026.


Dominic McIver Lopes, AI Art and Artists: What They Are, What They Could Be, What They Should Be, The Journal of Aesthetics and Art Criticism, 2026.


Sofie Vlaad & Elliot Samuel Paul, Appreciating AI Art: Aesthetic Vices, Virtues, and Values, The Journal of Aesthetics and Art Criticism, 2026.


Lucas Bellaiche et al., Humans versus AI: whether and why we prefer human-created compared to AI-created artwork, Cognitive Research: Principles and Implications, 2023.


Thang Luong & Vahab Mirrokni, Accelerating Mathematical and Scientific Discovery with Gemini Deep Think, Google DeepMind, 2026.


Stanford Encyclopedia of Philosophy, The Definition of Art, révision 2024.


Museum of Modern Art (MoMA), Joseph Kosuth, One and Three Chairs, 1965.


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Cette réflexion existe également en anglais. Lire la version anglaise.