ART & PENSÉE
L’acte créatif peut-il nous rendre une part de liberté ?
Une réflexion de Marie Dernoncourt — 2026
Avant le premier trait, la première note, la première phrase ou le premier mouvement, quelque chose agit déjà en nous.
Nous arrivons avec une histoire, une éducation, une culture, des apprentissages, des habitudes et une certaine manière de regarder le monde. Même ce que nous appelons notre spontanéité ne naît pas de rien.
J’emploie ici le mot conditionnement dans un sens large : les représentations, les réactions et les comportements acquis qui orientent notre manière de percevoir, de juger et d’agir sans que nous en ayons toujours conscience.
Tout conditionnement n’est pas une prison. Nous avons besoin d’apprendre, de recevoir et de nous construire au contact des autres. Une langue, une technique ou une tradition peuvent limiter certaines possibilités, mais elles nous donnent aussi les moyens de penser, de transmettre et de créer.
Le problème commence lorsque ce qui nous influence devient invisible et finit par se présenter comme une évidence indiscutable.
L’acte créatif peut-il interrompre cet automatisme ? Peut-il nous rendre une part de liberté ?
Par liberté, je n’entends pas une indépendance absolue. Je parle de la possibilité de suspendre une réponse automatique, d’examiner plusieurs voies et de participer consciemment à son propre choix.
Je ne chercherai pas non plus à décider qui mérite le titre d’artiste. Ce mot ne garantit ni la créativité ni la valeur d’une œuvre. Je m’intéresserai à l’acte créatif au sens large, en l’observant plus particulièrement dans les pratiques artistiques.
Ce qui agit avant nous
Personne ne crée à partir de rien.
Celui ou celle qui crée appartient à une époque, utilise des outils et des formes transmis, et agit depuis une expérience singulière. Ces influences nourrissent la création, mais elles peuvent également réduire ce que nous nous autorisons à envisager lorsqu’elles ne sont plus interrogées.
Une manière de faire peut devenir reconnaissable et cohérente. Mais ce qui fut d’abord une découverte peut se transformer en habitude. La fidélité à une recherche risque alors de se confondre avec la répétition de ce que l’on maîtrise déjà.
Une pratique reste vivante lorsqu’elle peut encore être questionnée par celui qui l’exerce.
Est-ce que je choisis encore ce geste, ou est-ce lui qui commence à choisir à ma place ?
La liberté ne commence pas lorsque toute influence disparaît. Elle commence lorsque nous pouvons reconnaître ce qui oriente nos décisions.
L’espace encore indécidé
L’acte créatif ne supprime ni les contraintes ni le jugement. Il ouvre un espace d’expérimentation.
Lorsque ce que nous faisons n’est pas immédiatement soumis aux attentes personnelles, sociales ou économiques qui cherchent à en déterminer d’avance la valeur ou l’issue, plusieurs possibilités redeviennent accessibles.
Il devient possible d’essayer sans savoir exactement ce qui sera conservé. Une direction peut être poursuivie, transformée ou abandonnée. L’intention elle-même n’est pas toujours claire au commencement : elle peut se préciser au cours du travail.
Une attente extérieure ne détruit pas nécessairement la création. Une commande, une règle ou une limite matérielle peuvent provoquer une invention. Elles deviennent enfermantes lorsqu’elles fixent entièrement le résultat ou ne laissent plus de véritable décision à celui qui crée.
La création ne demande donc pas de supprimer le jugement. Elle empêche parfois qu’un verdict trop rapide referme l’expérience avant qu’elle ait commencé.
Créer, c’est rencontrer un espace dans lequel tout n’a pas encore été décidé à notre place.
Cette liberté ne garantit aucune réussite. Elle permet qu’une autre possibilité soit réellement éprouvée.
Ce que le geste peut révéler
Il existe souvent un écart entre ce que nous voulions accomplir et ce qui apparaît.
La matière résiste. Un mot déplace le sens d’une phrase. Un son transforme l’équilibre d’une composition. Un mouvement produit un effet différent de celui qui était recherché. Le réel ne confirme pas automatiquement notre intention.
Notre réaction devant cet écart peut rendre certains automatismes perceptibles. Allons-nous forcer le résultat à ressembler au projet initial ? Détruire ce qui nous échappe ? Accepter n’importe quel accident sous prétexte qu’il serait créatif ? Ou observer ce qui est réellement apparu avant de décider ?
Il serait abusif de prétendre lire directement une personnalité dans une couleur, une forme ou un geste. Aucun de ces éléments ne possède une signification psychologique universelle. L’œuvre ne fournit pas un diagnostic sur celui qui crée.
Elle peut néanmoins le confronter à sa manière d’agir lorsque le résultat échappe en partie à ce qu’il avait prévu.
Je l’ai constaté récemment en photographiant mes tableaux. L’un d’eux me semblait trouver sa place parmi les autres. Une fois photographié et regardé à distance, quelque chose ne tenait plus. L’image ne prouvait pas que l’œuvre était mauvaise, mais elle interrompait mon habitude de la voir. Je l’ai mise de côté.
Le changement de point de vue avait rendu perceptible une discordance que la proximité quotidienne ne me permettait plus de distinguer.
L’acte créatif ne nous explique donc pas nécessairement qui nous sommes. Il peut nous montrer comment nous réagissons lorsque ce qui existe ne correspond pas entièrement à ce que nous voulions.
Les nouvelles prisons de l’art
L’art n’émancipe pas par nature.
Parce qu’il agit sur les émotions, les symboles et l’imaginaire, il peut déplacer un conditionnement autant qu’il peut lui donner une forme plus séduisante. Il peut questionner un pouvoir ou le glorifier, ouvrir le regard ou orienter discrètement ce qu’il faut admirer, désirer ou croire.
L’intensité d’une émotion esthétique ne prouve ni l’exactitude d’un discours ni sa valeur morale.
Le marché, la reconnaissance et le regard des autres ne sont pas nécessairement incompatibles avec la création. Ils deviennent limitants lorsque l’œuvre est pensée uniquement pour confirmer une attente, entretenir une image ou reproduire ce qui a déjà rencontré le succès.
Une singularité peut devenir une marque. Une rébellion peut devenir une posture. Une recherche peut devenir une recette.
Faire systématiquement le contraire ne garantit pas davantage la liberté. Rompre avec une habitude uniquement pour prouver que l’on change, c’est encore laisser cette habitude décider de la direction.
Le spectateur arrive lui aussi devant l’œuvre avec ses attentes et ses catégories. Il peut décider immédiatement qu’elle est belle, vide, facile ou incompréhensible. S’il suspend ce premier verdict, il ne devient pas automatiquement libre, mais il se donne la possibilité de distinguer ce qu’il perçoit de ce qu’il avait prévu de voir.
Le contraire d’un jugement docile n’est pas le refus systématique. C’est un jugement capable d’observer, de questionner et de se corriger.
Une liberté toujours à reprendre
Nous ne nous déconditionnons jamais totalement. Nous pouvons reconnaître certains automatismes, déplacer certaines habitudes et refuser certaines injonctions, mais nous ne nous plaçons jamais entièrement en dehors de ce qui nous a façonnés.
La prise de conscience ne suffit d’ailleurs pas toujours à transformer nos actes. Nous recherchons aussi la sécurité, l’appartenance et le confort de ce que nous connaissons. Entre ce que nous comprenons et ce que nous pouvons changer se trouvent nos contraintes, nos relations et les conséquences de nos décisions.
La liberté n’est donc pas une conquête définitive. Elle est une capacité fragile qui doit être régulièrement exercée.
Dans mon travail, les cubes, les traces, la matière, le blanc et les lignes de tension constituent aujourd’hui un vocabulaire. Je ne sais pas combien de temps il demeurera. Je cherche à reconnaître le moment où une forme reste nécessaire et celui où elle commence à devenir une habitude.
Le seuil représente pour moi cet instant où la conclusion peut encore être suspendue. Le passage ne promet aucune issue. Il indique seulement qu’une autre direction demeure possible.
Créer participe profondément à mon équilibre. La création ne me sépare pas du réel : elle rassemble ce qui pourrait se disperser en moi. Elle préserve un espace où tout n’est pas déjà pensé, jugé et décidé.
Ce qui pense à notre place n’est pas toujours une autorité identifiable. Ce sont aussi nos habitudes, nos peurs et les jugements que nous avons répétés jusqu’à les confondre avec notre propre voix.
La création ne les fait pas disparaître. Elle peut nous permettre de les entendre.
L’art n’abolit pas les murs. Il peut les rendre visibles — et parfois, c’est ainsi qu’un passage commence.
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