ARTICLE 5 — FOUILLES DE L’ABSTRACTION
Que se passe-t-il lorsque le cadre ne suffit plus ?
A study by Marie Dernoncourt — 2026
Pendant des décennies, l’abstraction avait bouleversé ce qui pouvait apparaître sur une toile. Elle avait libéré la couleur, fragmenté la forme, affirmé le geste, exploré la matière, puis parfois choisi le silence et le retrait.
Mais le support demeurait là.
Un rectangle accroché au mur.
Peu à peu, certains artistes vont poser une autre question : pourquoi l’œuvre devrait-elle s’arrêter à ses bords ?
Percer la surface
Avec Lucio Fontana, cette question devient presque littérale.
À partir de 1949, il perfore ses surfaces. À la fin des années 1950, ses célèbres entailles ouvrent plus radicalement encore le plan du tableau. Le geste peut sembler destructeur ; dans sa recherche, il vise pourtant à dépasser la surface plane et à faire entrer l’espace réel dans l’œuvre.
La toile n’est plus seulement un endroit sur lequel représenter quelque chose. Elle devient une frontière que l’on peut franchir.
Derrière elle, il y a de l’air. Il y a une profondeur réelle.
Le tableau commence à s’ouvrir sur le monde.
L’espace devient matière
Dans les années 1960, d’autres artistes vont encore déplacer cette frontière.
Donald Judd abandonne progressivement la peinture pour des formes tridimensionnelles qui occupent ce qu’il nomme l’espace réel. Ses œuvres ne représentent plus un espace : elles l’habitent. Les intervalles, les distances et le vide entre les éléments deviennent aussi décisifs que les volumes eux-mêmes.
C’est un déplacement considérable.
L’œuvre n’est plus seulement l’objet. Elle devient aussi la relation entre l’objet, le mur, le sol, la lumière et celui qui se déplace devant elle.
Le vide cesse alors d’être ce qui manque.
Il devient ce qui relie.
Entrer dans l’œuvre
Avec Yayoi Kusama, une étape supplémentaire est franchie.
En 1965, sa première Infinity Mirror Room transforme la répétition développée dans ses peintures, dessins et accumulations en une expérience spatiale. Les miroirs multiplient l’espace et intègrent la présence du visiteur à l’intérieur même de l’œuvre.
On ne reste plus devant.
On entre.
Le spectateur devient présence, reflet, mouvement.
Et une question apparaît : si l’œuvre change lorsque je me déplace en elle, puis-je encore séparer complètement l’œuvre de celui qui la regarde ?
Quand il ne reste presque plus rien
Avec James Turrell, l’objet peut presque disparaître.
Depuis les années 1960, il travaille la lumière, la couleur, l’architecture et la perception. Certaines installations nous donnent très peu d’objet à regarder : elles nous placent plutôt dans une situation où nous devenons conscients de notre propre manière de voir.
Chez Turrell, la lumière n’éclaire plus simplement l’œuvre.
La lumière est l’œuvre.
Et celui qui regarde n’est plus tout à fait extérieur à elle. L’expérience se déplace vers la perception elle-même : voir devient aussi prendre conscience que l’on est en train de voir.
Où finit l’œuvre ?
Nous étions partis d’une toile.
Puis nous avons percé sa surface.
Nous avons occupé le mur, le sol et l’espace.
Nous sommes entrés dans l’installation.
Et finalement, quelque chose s’est déplacé jusque dans notre perception.
Alors une étrange question demeure : où finit réellement une œuvre ?
Au bord de la matière ?
Dans l’espace qui l’entoure ?
Dans le corps qui la traverse ?
Ou dans ce qui continue de résonner lorsque nous avons quitté la pièce ?
Peut-être est-ce là l’un des déplacements les plus profonds accomplis par l’abstraction : elle n’a pas seulement changé ce que nous regardons.
Elle a changé la place depuis laquelle nous regardons.
Passerelle vers « Art & Pensée »
Ce cinquième volet s’arrête volontairement ici. La question « Où finit l’œuvre ? » pourra ouvrir ensuite une branche plus personnelle : la philosophie de la création, de la perception, du silence et de la matière, à partir des œuvres de Marie.
Repères et sources
- Museum of Modern Art (MoMA) — Lucio Fontana, Spatial Concept (Concetto spaziale) : perforation de la surface, espace réel et dépassement du plan.
- Museum of Modern Art (MoMA) — Donald Judd : œuvres tridimensionnelles, intervalles et « espace réel ».
- Hirshhorn Museum — Smithsonian — Yayoi Kusama, Infinity Mirror Rooms : répétition, espace immersif et présence du visiteur.
- Solomon R. Guggenheim Museum — James Turrell : perception, lumière, couleur et espace.
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