Quand la peinture devient rythme, tension et nécessité intérieure.
Vassily Kandinsky ne m’intéresse pas seulement comme l’un des grands pionniers de l’abstraction. Il m’accompagne parce qu’il a cherché, toute sa vie, à comprendre comment une forme, une ligne ou une couleur peuvent agir intérieurement, sans avoir besoin de représenter le monde visible.
Une vie en mouvement
Né à Moscou en 1866, Kandinsky étudie d’abord le droit et l’économie avant de quitter cette voie pour se consacrer à l’art. À Munich, il participe à l’aventure du Blaue Reiter avec Franz Marc. Après la Première Guerre mondiale et un retour en Russie, il enseigne au Bauhaus, où sa peinture devient plus construite et géométrique. Lorsque le régime nazi ferme l’école en 1933, il s’installe en France. Il poursuit son travail à Neuilly-sur-Seine jusqu’à sa mort, en 1944.
Impression III (Concert) — 1911

Cette œuvre naît après un concert du compositeur Arnold Schönberg auquel Kandinsky assiste en janvier 1911. Pourtant, le tableau n’illustre pas véritablement la scène. Kandinsky transforme l’expérience musicale en rapports de couleurs, en masses et en tensions.
Le vaste jaune agit comme une vibration lumineuse. La grande forme noire peut évoquer le piano, tandis que les autres formes suggèrent la présence du public. Mais rien n’est fixé. La peinture ne raconte pas le concert : elle cherche à retrouver son intensité intérieure.
C’est ici que peinture et musique commencent véritablement à se rejoindre. Une couleur peut entrer comme une note. Une ligne peut créer une tension. Un espace laissé libre peut devenir un silence.
Source : Lenbachhaus, Munich.
Composition VIII — 1923

Dans Composition VIII, Kandinsky organise des cercles, des lignes, des angles et des formes géométriques comme les éléments d’une partition.
La géométrie n’y est pourtant jamais froide. Certaines lignes accélèrent le regard, d’autres le retiennent. Les cercles semblent flotter, s’approcher ou s’éloigner. Les vides entre les formes deviennent aussi importants que les formes elles-mêmes.
L’œuvre possède une architecture très précise, mais elle conserve une sensation de mouvement et d’instabilité. Elle montre qu’un équilibre ne naît pas nécessairement de la symétrie : il peut apparaître au cœur même des tensions.
Source : Guggenheim Bilbao.
Jaune-Rouge-Bleu — 1925

À gauche, les formes sont lumineuses et géométriques. À droite, elles deviennent plus sombres, plus denses, presque organiques. Entre les deux, Kandinsky construit un équilibre qui demeure vivant parce qu’il n’efface pas les oppositions.
La couleur n’est pas ici un embellissement ajouté à la composition. Elle en constitue la structure et dirige le regard. Le jaune, le rouge et le bleu ne décorent pas l’espace : ils lui donnent son rythme, sa profondeur et sa tension.
Source : Centre Pompidou, Paris.
Pourquoi Kandinsky m’accompagne
Kandinsky ne m’inspire pas parce que je voudrais peindre comme lui. Il m’accompagne parce qu’il a pris au sérieux la relation entre la forme, la couleur, le rythme et la vie intérieure.
Dans mon travail, la couleur demeure retenue. Elle apparaît lorsqu’elle devient nécessaire, jamais pour simplement embellir la surface. Le blanc, les reliefs, les cubes, les traces et les intervalles construisent leur propre respiration. Comme en musique, une retenue peut parfois avoir davantage de présence qu’une accumulation.
Ce que je retrouve chez Kandinsky, c’est cette recherche d’une nécessité intérieure : la volonté de ne pas ajouter une forme ou une couleur uniquement parce qu’elle séduit, mais parce qu’elle participe à l’équilibre profond de l’œuvre.
Une influence n’a de valeur que lorsqu’elle ne nous enferme pas dans le langage d’un autre. Elle doit nous aider à entendre plus clairement le nôtre.
Marie Dernoncourt, 2026