Avant l’abstraction : quand représenter le monde ne suffit plus.

A study by Marie Dernoncourt — 2026

L’art abstrait n’est pas apparu le jour où un peintre aurait soudain décidé de ne plus représenter le monde. Il s’est formé plus lentement, comme une fissure dans l’évidence : et si voir ne consistait pas seulement à reconnaître ? Et si une couleur, une ligne, un rythme ou un espace pouvaient agir sans avoir à devenir un arbre, un visage ou un paysage ?

Avant le mot « abstraction »
Bien avant l’abstraction moderne, les êtres humains ont produit des signes, des rythmes, des entrelacs, des géométries, des architectures et des motifs qui ne cherchaient pas à imiter fidèlement le visible. Les arts islamiques, les textiles, les céramiques, les peintures corporelles, les objets rituels et d’innombrables traditions décoratives ou symboliques en témoignent. Il serait donc faux de raconter que l’humanité aurait attendu le XXe siècle pour inventer des formes non figuratives.
Ce qui apparaît en Europe au début du XXe siècle est plus précis : l’abstraction devient un projet artistique revendiqué, au sein de la peinture et de la sculpture modernes. L’œuvre ne se contente plus de simplifier un motif. Elle peut désormais organiser des formes, des couleurs et des tensions sans devoir renvoyer à un objet reconnaissable.
Lorsque la représentation dominait
Pendant des siècles, dans l’histoire occidentale, une grande partie de la peinture a reçu pour mission de rendre visibles des récits, des croyances, des personnes, des événements et des territoires. La maîtrise de la perspective, de l’anatomie, de la lumière et du modelé permettait de construire l’illusion d’un monde derrière la surface du tableau.
Mais cette histoire n’est ni uniforme ni universelle. Même au cœur de la peinture figurative, la ligne, la couleur, la matière et la composition ont toujours possédé une force propre. L’abstraction ne surgira donc pas contre toute l’histoire antérieure : elle rendra autonomes des éléments qui agissaient déjà silencieusement dans les images.
Le XIXe siècle : le visible commence à bouger
Au XIXe siècle, plusieurs transformations se rencontrent. Les villes s’étendent, les machines accélèrent le monde, les déplacements changent l’expérience du temps et de l’espace. De nouveaux pigments synthétiques offrent aux peintres des couleurs plus vives. Les recherches scientifiques sur la lumière et la perception modifient aussi la manière de penser la couleur.
La photographie, rendue publique à partir de 1839, introduit un nouvel instrument capable d’enregistrer le visible. Il faut pourtant éviter une formule trop simple : la photographie n’a pas, à elle seule, libéré la peinture de la représentation. Elle est devenue elle-même un art, tandis que les peintres ont continué à représenter le monde. Mais elle a profondément déplacé la question : que peut chercher la peinture que l’enregistrement mécanique ne cherche pas de la même manière ?
De l’objet perçu à l’expérience de voir
Les impressionnistes ne suppriment pas le sujet. Ils déplacent l’attention vers la lumière, l’instant, l’atmosphère et les variations de la perception. Chez eux, une cathédrale, une rivière ou une foule deviennent aussi des champs de vibrations colorées. Le tableau commence à montrer non seulement une chose, mais l’acte même de la voir.
Après eux, d’autres artistes poursuivent la rupture. La couleur s’éloigne de la vraisemblance. Les formes se simplifient, se fragmentent ou se multiplient. Avec le cubisme, un objet peut être présenté depuis plusieurs points de vue dans une même construction. La perspective unique n’est plus la loi naturelle du tableau : elle redevient une possibilité parmi d’autres.
Peu à peu, la peinture cesse d’être seulement une fenêtre ouverte sur le monde. Elle affirme sa réalité matérielle : une surface, des pigments, des directions, des intervalles, des densités et des vides. Ce qui compte n’est plus uniquement ce qui est représenté, mais ce qui se produit entre les éléments.
L’abstraction n’a pas un seul inventeur
Autour de 1910-1912, plusieurs artistes, dans différents lieux d’Europe, franchissent presque simultanément le seuil de l’image non figurative. Vassily Kandinsky, František Kupka, Robert Delaunay, Francis Picabia, puis Piet Mondrian et Kasimir Malevitch suivent des chemins distincts. Certains cherchent une nécessité spirituelle ; d’autres un ordre universel, une énergie colorée, une nouvelle conception de l’espace ou un langage adapté à la modernité.
L’histoire a longtemps aimé désigner un premier tableau et un premier inventeur. Les recherches historiques conduisent aujourd’hui à une vision plus juste : l’abstraction moderne naît d’un réseau de rencontres, de revues, de concerts, de manifestes, d’expositions et de correspondances. Elle est une convergence, non un éclair solitaire.
Que cherchait-on à rendre visible ?
Les premiers artistes abstraits n’abandonnent pas nécessairement le réel. Ils contestent l’idée que le réel se réduirait aux objets identifiables. Ils veulent atteindre ce qui ne possède pas toujours de visage : un rythme, une vibration, un équilibre, une force, une durée, une résonance intérieure ou une structure.
La musique leur offre une comparaison décisive. Une suite de sons peut émouvoir, organiser le temps et produire du sens sans représenter une chaise ou une montagne. Pourquoi la peinture ne pourrait-elle pas, elle aussi, agir directement par ses propres moyens ? Chez Kandinsky notamment, cette proximité entre musique et peinture ouvre la possibilité d’une composition affranchie de l’imitation.
Le seuil
L’abstraction commence donc moins par une disparition que par un déplacement. L’objet reconnaissable recule ; la relation avance. La couleur n’habille plus nécessairement une chose : elle devient une force. La ligne ne contourne plus seulement une forme : elle dirige, sépare, relie ou interrompt. Le vide n’est plus ce qui reste lorsque tout a été peint : il participe à la construction.
Voilà le premier seuil de notre fouille : l’art abstrait ne naît pas d’un mépris du monde visible. Il naît lorsque représenter le monde ne suffit plus à dire ce qui le traverse.
À suivre — Plusieurs artistes vont maintenant ouvrir des voies radicalement différentes : la couleur, la géométrie, le spirituel, le mouvement, la matière. Le prochain article explorera ces premières directions de l’abstraction et la manière dont elles continuent encore d’agir sur notre regard.

Repères et sources
• Museum of Modern Art (MoMA) — Inventing Abstraction, 1910-1925 : l’abstraction comme réseau international d’artistes et de pratiques.
• Tate — Abstract Art et A Brief History of Abstract Art : définition et mise en perspective historique.
• The Metropolitan Museum of Art — Daguerre and the Invention of Photography ; Impressionism: Art and Modernity.
• MoMA — Kandinsky: Compositions : évolution de la figuration vers l’abstraction et rôle central de Kandinsky.


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